
« Ils éclatent dans le blé, comme une armée de petits soldats ; mais d’un bien plus beau rouge, ils sont inoffensifs.
Leur épée,
c’est un épi.
C’est le
vent qui les fait courir, et chaque coquelicot s’attarde, quand il veut, au
bord du sillon, avec le bleuet, sa payse. »
Jules Renard ( 1864 – 1910 )
Jules Renard ( 1864 – 1910 )

À Jules Breton.
Dans
un creux sauvage et muet
Qui
n’est pas connu du bluet
Ni
de la chèvre au pied fluet
Ni de personne,
Loin
des sentiers des bourriquots,
Loin
des bruits réveilleurs d’échos,
Un
fouillis de coquelicots
Songe et frissonne.
Autour
d’eux, d’horribles étangs
Ont
des reflets inquiétants ;
À
peine si, de temps en temps,
Un lézard bouge
Entre
les genêts pleins d’effrois
Et
les vieux buis amers et froids
Qui
fourmillent sur les parois
Du ravin rouge.
Le
ciel brillant comme un vitrail
N’épand
qu’un jour de soupirail
Sur
leurs lamettes de corail
Ensorcelées,
Mais
dans la roche et le marais
Ils
sont écarlates et frais
Comme
leurs frères des forêts
Et des vallées.
Ils
bruissent dans l’air léger
Sitôt
que le temps va changer.
Au
moindre aquilon passager
Qui les tapote,
Et
se démènent tous si fort
Sous
le terrible vent du Nord
Qu’on
dirait du sang qui se tord
Et qui clapote.
En
vain, descendant des plateaux
Et
de la cime des coteaux,
Sur
ces lumineux végétaux
L’ombre se vautre,
Dans
un vol preste et hasardeux,
Des
libellules deux à deux
Tournent
et vibrent autour d’eux
L’une sur l’autre.
Frôlés
des oiseaux rebâcheurs
Et
des sidérales blancheurs,
Ils
poussent là dans les fraîcheurs
Et les vertiges,
Aussi
bien que dans les sillons ;
Et
tous ces jolis vermillons
Tremblent
comme des papillons
Au bout des tiges.
Leur
chaude couleur de brasier
Réjouit
la ronce et l’osier ;
Et
le reptile extasié,
L’arbre qui souffre,
Les
rochers noirs privés d’azur
Ont
un air moins triste et moins dur
Quand
ils peuvent se pencher sur
Ces fleurs du gouffre.
Les
carmins et les incarnats,
La
pourpre des assassinats,
Tous
les rubis, tous les grenats
Luisent en elles ;
C’est
pourquoi, par certains midis,
Leurs
doux pétales attiédis
Sont
le radieux paradis
Des coccinelles.
Maurice Rollinat (
1846 - 1903 )

